Fabrice JOSSO
1997 - Watani, un monde sans mal
Réalisation Med Hondo

 

1997 - Watani, un monde sans mal - Réalisation Med Hondo

Fiche technique : France / Mauritanie / Tunisie - Scénario Med Hondo - Couleur - Distribution France MH Films (Montreuil) - 1h18 - Sortie France 18-3-98

Festivals : -1999 Kérala International Film en INDE

-1998 Journées Cinématographiques de CARTAGE

-1999 London Film Festival LOS ANGELES

-1999 Pan African Film Festival LOS ANGELES

-1999 Aux Arts Citoyens GUADELOUPE

Le sujet : Patrick Clément, cadre dans une grande banque, marié et père de famille, vient d'être licencié. Mamadou Sylla, Africain immigré, éboueur de son état, père de deux enfants, est lui aussi licencié. Pour trouver un logement et demeurer en France, il multiplie les démarches administratives en vain. Tous les matins, Patrick Clément se rend à l'ANPE. Mais rien ! Il va de plus en plus au bistrot et sympathise avec une bande de jeunes désœuvrés. Rentrant tard et saoul toutes les nuits, sa femme, handicapée, découvre la vérité sur les véritables activités de son mari mais il est trop tard. Patrick a trop joué avec l'intolérable…

Avec : Patrick Poivey (Patrick Clément), Coumba Awa Tall (Mme Sylla), Mboup Massyla (Amadou Sylla), Anne Jolivet (Mme Clément), Anne Alexandre, Luc Bernard, Mamadou Cissé, Dominique Collignon-Maurin, Mony Dalmès, Augusta Epanya, Michel Fortin, Marc François, Fabrice Josso, Paul Lambert, Bertrand Lieber, Robert Liensol, Gaëlle Marie, Patrick Messe, Pascal Renwick, Bénédicte Reynaud, Frédéric Sacareau, Makan Sidibé, Mostéfa Stiti, Gilles Ségal, Atika Ben Tayeb, Michel Vigné, Vincent Violette

La critique de Survie : "Watani, un monde sans mal" joue la carte de la gravité... une des premières scènes très dure donne le ton. Un homme noir promène son chien et rencontre une vieille femme blanche qui fait de même. Elle s'intéresse au chien de l'homme, mais ne prête aucune attention à son maître. Images de mépris et d'indifférence qui amène ensuite Med Hondo à n'utiliser que le noir et blanc dans son film... pied de nez, sans doute, à ces fameuses relations entre hommes blancs et noirs. Med Hondo nous invite à suivre les parcours parallèles de deux hommes, tous deux récemment licenciés. On découvre l'un des deux, noir et ancien éboueur, dans sa vie de famille et dans le règlement de formalités administratives. Et puis surtout, on assiste à la déchéance de Patrick Clément, bon père de famille, et qui ne supporte visiblement pas d'être chômeur. Il sombre assez rapidement dans l'alcool et entre peu à peu dans un groupuscule d'extrême droite qui a pris ses quartiers dans le "Black & White Bar". Oups !

Sentiment de malaise en voyant ces hommes chanter avec force, conviction et rage une Marseillaise qui ne l'est plus, tellement revue et massacrée au niveau des paroles. Ensuite, tout s'enchaine, on assiste, impuisants et révoltés, aux meurtres d'hommes noirs ou maghrébins dans la rue par ce groupuscule, comme ça, pour le simple plaisir de tuer... crimes auxquels participe de plus en plus Patrick Clément. Caricatural tout ça... possible... en attendant Med Hondo n'est peut-être pas si loin d'une réalité...

En prenant le parti de mélanger images de fiction et de faits réels -manifestation contre le racisme ou retranchement de sans-papiers dans une église-, Med Hondo conforte l'intérêt de son message. Il devient difficile pour le spectateur de faire la différence entre les deux. Heureusement pour lui, le réalisateur sait, de temps en temps, appaiser sa dénonciation par l'apparition d'une femme clown, imitant les promeneurs dans un parc... petite bouffée d'air. Au fur et à mesure que le film progresse, on se rend compte que nous ne saurons pas grand chose des personnages principaux. Lorsqu'ils sont à l'image, Med Hondo se contente souvent de peu de dialogue, voire d'aucun... et c'est là que la musique intervient et joue aussi un grand rôle. Neg'marrons et Arsenik, deux groupes de rap, portent, grâce à leurs textes très engagés, certaines scènes du film et leur donnent de l'intensité... Quoi qu'on en dise, "Watani..." malgré des maladresses, touche là où ça fait mal et c'est plutôt bien...

Comme l'indique justement Eric San Juan, "Med Hondo ne dit pas qu'il a filmé une réalité, ce sont des choses qui le hantent, qui le fascinent... " Et deux interprétations de ce film sont possibles en fonction du côté où on se place, "des sans papiers mauritaniens ont retrouvé ce que eux vivaient... ils l'ont pris au premier dégré... alors que beaucoup de bénévoles ont été choqués, ils l'ont compris comme une caricature." Ce film met le doigt également sur le problème des réseaux de mercenaires en Afrique, sujet de prédilection de Survie à l'heure actuelle. Plus précisément, il s'agirait de mercenaires français envoyés dans certains pays africains où le gouvernement est à la limite de la monarchie. Ces hommes auraient pour tâche d'aider au maintien de la personnalité au pouvoir... Sujet plus que délicat...

La critique d'O.Barlet : Avec Watani, Med Hondo retourne à un style agit prop qui avait fait le succès de son premier film Soleil Ô (1969) : images illustratives sur des textes chantés, expression symbolique du vécu de l'immigration, mise en avant de l'humain et cette façon d'enfoncer le clou qui a isolé le réalisateur dans une catégorie aujourd'hui décriée : la radicalité.

A l'écran comme dans la vie, Med Hondo a son franc parler. Révolté contre l'injustice du monde, il en dénonce les perversions et appelle à l'action. Rappelant l'humanité de sa culture d'origine, il ne la pose pas en alternative mais comme un enrichissement pour une société française refusant désespérément d'intégrer la greffe étrangère. Plus, il pose la multiculturalité comme un fait : « On s'en fout, on est chez nous ! » clament des voix noires dans une manifestation.

Mais comment se foutre du fascisme de ces nervis beuglant les paroles xénophobes de la Marseillaise et tuant maladivement des immigrés pris au hasard ? La communauté réunie saura réagir. En filmant dans une forte scène sa détermination comme celle des sans-papiers de Saint-Bernard, Med Hondo affirme que c'est possible et les images se font cri d'espoir.

Pourtant, en forçant le trait, il finit par détourner son propos. Le manichéisme des scènes de violence fasciste concurrence la poésie profonde d'un clown se faisant le miroir des passants, comme un appel à se regarder soi-même, à corriger ses propres gestes. Comment filmer la haine ? Watani la met en scène toute crue, infligeant au spectateur une traduction unique, lui qui a dorénavant pris l'habitude qu'on le laisse deviner... Ce film dérangeant a ainsi à la fois la force et l'ambiguïté de ses images en noir et blanc.

L'article de l'Huma du 18-03-1998 - Med Hondo : "Je souhaite mettre en lumière une civilisation vivante"

La censure, dans nos sociétés occidentales, parfois se déguise pour cacher son nom et son visage. L'autorisation d'exploitation du nouveau film de Med Hondo, "Watani, un monde sans mal", a été assortie, par la commission de classification du Centre national de la cinématographie, d'une condition restrictive. Cette dernière oblige à avertir le public du caractère violent de certaines scènes qui seraient "de nature à troubler la sensibilité du jeune public". Le réalisateur de "Soleil "", "les Bicots Nègres nos voisins" et "Sarraounia" convie le public, et tout particulièrement les jeunes, à venir nombreux à une séance gratuite, suivie d'un débat, le 20 mars, à l'Espace Saint-Michel, à Paris. Le public pourra ainsi exprimer son opinion par la parole et par l'écrit.

Lorsqu'on connaît les difficultés auxquelles se heurtent la plupart des créateurs, le fait que la commission de classification exige qu'un "texte d'avertissement soit apposé à l'entrée des salles et inséré en caractères clairement apparents dans tous les documents publicitaires" ne peut que porter préjudice à une large diffusion de ce film, lequel, outre la beauté de sa facture, fait éuvre d'éducation civique.

"Watani", dont il faut souligner que les images finales ouvrent les portes de l'espoir, est, pour reprendre les mots de Med Hondo, "une tragédie optimiste de salubrité publique, une ode à l'espérance".

Une autre forme de censure s'est sans répit abattue sur les films de Med Hondo, figure majeure du cinéma africain : aucune de ses oeuvres (pas même "Soleil "", ce manifeste poétique et épique qui bouleversa les consciences en 1971) n'a été programmée à la télévision.

Votre carrière est jalonnée de tentatives de pressions et de censure contre votre travail de cinéaste. La décision de la commission de classification vous a-t-elle surpris ?.

Il est choquant qu'elle ait attendu la dernière minute pour me prévenir, à savoir le 26 février. Mon film ne comporte aucun suicide collectif. Ce que la commission considère comme étant la scène finale ne l'est pas. Je suppose donc qu'elle n'a pas vu le film jusqu'au bout. Cette histoire pose une vraie question : de quelle violence s'agit-il ? Car dans "Watani", il n'y a pas de sang qui gicle contre les murs, pas de cadavres exposés, pas de mépris de l'être humain quel qu'il soit. Il y a une violence : la violence des faits, la cause des violences de la vie et de l'Histoire. La violence que sont le ch"mage, l'exclusion, le regain du fascisme, le sort réservé aux descendants des esclaves, le racisme... J'ai envoyé une lettre en recommandé à Mme la Ministre de la Culture, lui demandant de visionner en son âme et conscience "Watani". Je n'ai pas eu de réponse. Il me semblait qu'il y avait urgence à le voir, parce qu'il y a amalgame et confusion sur les mots.

Cette sorte de censure est-elle, selon vous, dans la continuité de celle qu'a subie le réalisateur sénégalais Sembene Ousmane, avec son film "Camp de Thiaroye" ?

Oui. J'ai également affronté la censure sur "Sarraounia", sur "Lumière noire" tiré du roman de Didier Daeninckx, traitant des premiers charters de Maliens. Pour "Lumière noire", il a fallu que j'écrive au chef d'Etat, François Mitterrand, pour demander l'autorisation de tourner dans les h"tels d'un aéroport. Quand j'ai demandé pourquoi on me l'interdisait, on m'a répondu : "C'est une sale histoire." Il se trouve, que la même journée, un mercenaire nommé Bob Dénard était reçu à l'aéroport Charles de Gaulle avec le tapis rouge. J'ai déclaré : "La sale histoire, c'est ce monsieur accueilli à bras ouverts, alors qu'il est impliqué dans nombre d'opérations antidémocratiques sur mon continent." Il faut croire que je développe des idées gênantes. "Watani" dit que le fascisme tue. Je n'ai pas besoin de rappeler, dans l'histoire de France, l'assassinat de personnes se battant pour l'indépendance de leur pays et jetées dans la Seine. Le cinéaste communiste Armand Panigel, auteur d'un film à ce sujet, a été censuré pendant des années.

Vous vous élevez contre le fait qu'il y a deux poids, deux mesures...

Exactement. Sont acceptés par la même commission des films qu'on voit quasi quotidiennement à la télévision et dans les salles, tels que "Tueurs nés", "Seven"... Le personnel d'accueil des cinémas m'a dit, au sujet de "Titanic", que des spectateurs supportent mal certaines scènes et quittent parfois la salle avant la fin de la projection. Mais quand on est un géant commercial comme "Titanic", la violence spectaculaire avec effets spéciaux et à coups de millions de dollars est tolérée. Il est vrai que l'esthétisation de la violence fait recette...

Passi, les Nèg marrons et d'autres jeunes rappeurs et musiciens ont participé à la BO. Ils dénoncent la même violence que vous...

Leur participation à "Watani", dédié à la mémoire des Africains déportés pendant la traite négrière, a été spontanée. Ils descendent de ces millions d'esclaves et comprennent mon propos. J'ai écrit des textes qu'ils ont aussit"t rappés et enregistrés en studio.

"Watani" est un film où il y a moins de texte, où la parole se fait musicale et picturale. Vous incarnez, là, un cinéma africain qui se fraye un chemin buissonnier pour s'exprimer pleinement...

Oui, j'ai tenté de faire un film presque muet. Dans ces tableaux, on voit le visage d'une femme, le visage d'une communauté. Je souhaite mettre en lumière une civilisation vivante, où la peinture n'est pas un décor derrière les personnages. Ces peintures changent en fonction des siècles. Celle de Joliane Siegel met en scène des hommes et des femmes courbés sur eux-mêmes par le drame de l'esclavage.

Propos recueillis par FARA C.

Séance gratuite, suivie d'un débat en présence de Med Hondo, vendredi 20 mars 1998, 18 h 55, Espace Saint-Michel, à Paris. Autres séances à l'Espace Saint-Michel (01.44.07.20.49) et à Créteil, Cinéma du palais (08.36.68.91.23).

 
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